WELCOME TO PARADIZE
Nerval, Aurélia : “Le rêve est une seconde vie, c'est une vie plus réelle que la vie dite réelle”
Il faisait plutôt beau dehors ; il y avait un peu de bruit dans le grand et vieux bâtiment de pierre, qui ressemblait à une église. Il y avait une réunion à l'intérieur, quelque chose de commercial, ou un truc comme ça, dans le commerce... Un homme parlait devant une foule, il avait l'air d'être quelqu'un d'important ; J'étais assise au premier rang, sur un vieux banc en bois... putain, on dirait vraiment une église ! Mais je n'écoute pas ce qu'il dit, ça ne m'intéresse pas, ses paroles raisonnent dans ma tête, d'une façon sourde, lointaine... Une fine rosée recouvre l'herbe dehors, il est encore assez tôt. A côté de moi, au premier rang, nous sommes les deux seuls devant d'ailleurs, il y a un homme qui a un look assez original ; Il porte ses cheveux bruns et raides aux épaules, il est maquillé, très maquillé, peut-être même trop, on dirait qu'il essaie de se moquer d'une femme vulgaire, mais je ne pense pas que c'était sa motivation première... Il voit que je suis dans le même genre d'esprit que lui, enfin je crois, et il se met à me parler. Le feeling passe plutôt bien, il plaisante et je ne peux que rire ; Il est génial ce type, voilà comment rendre moins ennuyeux une réunion aussi sérieuse ! On entend des petits murmures dans la salle, l'air de dire “ ils nous font chier ces deux cons plantés devant la salle à rire bêtement ”, mais on s'en fout, ils peuvent dire ce qu'ils veulent, puisque comme d'habitude ils disent tout derrière notre dos, et en plus à voix basse. Mais dans ce bourdonnement de langues de vipère je peux sentir que quelqu'un est plus agacé, il tape même du pied. Je n'y avais pas vraiment fait attention sur le coup, c'est là, avec le recul, en vous en parlant... Le mec avec qui je discute est vraiment très sympa, et je sais que je lui plaît... Il croit que je ne l'ai pas remarqué, mais au fur et à mesure qu'il me parle il se rapproche de moi, il incline son visage vers le miens, il m'effleure la jambe avec la sienne, qui trépigne comme si le discours de cet abruti en costard – cravate l'énervait de plus en plus, mais moi je sais que c'est une “ fausse excuse ”, et apparemment je ne suis pas la seule : un mec se plante devant nous, un ladyboy brun, avec de magnifiques yeux bleus mis en valeur par un trait d'eye-liner noir, il a l'air fâché, mais pas par colère, on dirait plutôt par jalousie : il nous dit avec un ton qui se voulait plutôt sec et ferme que si l'on voulait discuter nous n'avions qu'à aller dehors ; Je fus un peu surprise, pour une fois qu'on nous parlait en face ! Je lui lançais un “ ok, pas de problème ”, je voulais avoir l'air sûre de moi, je pris l'homme avec qui je discutais par la main et nous sortîmes. Il faisait vraiment beau dehors, et l'endroit était plutôt agréable ; Un grand terrain entouré cette grande baraque où nous étions quelques instants plus tôt, il y avait également des champs où se trouvaient de magnifiques chevaux, et une forêt entourait tout cela ; Elle n'était pas du tout éloignée cette forêt, au contraire, on avait plutôt l'impression que la maison avait été construite dans la forêt, et qu'on avait abattu d'autres arbres pour créer ces champs... Je lançais un regard complice à l'homme que j'avais pris par la main ; On était vraiment sur la même longueur d'onde à ce moment-là, c'était incroyable, j'avais l'impression qu'on se connaissait depuis toujours... Nous continuâmes de discuter, après s'être assis sur la grande et large rampe de pierres qui entourait les escaliers menant à la salle de la réunion. On rigolait vraiment bien tous les deux, même si je savais pertinemment que nous n'étions pas QUE tout les deux : je sentais la présence du ladyboy qui nous épiait devant la porte ; Il écoutait le moindre mot, la plus petite parole que le gentleman me disait pour me faire sourire. J'entendis de nouveau ce petit bruit, “ tap, tap, tap ” : le ladyboy tapait de nouveau du pied, il était agacé. Le mec qui était assis à côté de moi enchaînait plaisanterie sur plaisanterie, je lui plais et je le sais, et Il le sait, il se rapproche de plus en plus de mon visage, il m'effleure, tout en continuant à blaguer... Je ne fais même plus attention à ce qu'il dit, je ris seulement, pour attiser SA jalousie. Le gentleman essaie une première fois de m'embrasser, mais non, je dévie la tête, je lui souris, et c'est à mon tour de commencer à flirter avec lui : c'est la goutte d'eau qui fit déborder le vase, et IL sortit de sa cachette, il avait l'air furieux, ou plutôt très courroucé. Il nous regarde d'un air esseulé, comme si le monde – c'est-à-dire nous – était contre lui. Je m'aperçus qu'il avait un appareil photo autours du cou, il devait sûrement être là en tant que photographe pour compléter un article sur cette réunion, ou alors c'était un jeune artiste qui venait chercher des fonds... En tout cas, cela me donna une idée, et je lui demandai si on pouvait nous prendre en photo. L'air surpris et indigné accompagnait son mouvement de tête qui signifiait un refus, et je compris bien pourquoi il disait non : ma ruse avait réussie ! Je lui précisai alors que c'était avec lui que je voulais poser, et que le gentleman allait nous prendre en photo. Il me regarda de nouveau d'un air surpris, mais toute colère dissipée, et on pouvait apercevoir une petite étoile qui brillait au fond de ses yeux... Il accepta cette fois-ci. Nous cherchâmes alors une pose à deux, et j'en profitais pour jouer avec lui, en flirtant... Je passais mon bras autours de sa taille, il me passa le sien autours des épaules, avec ma main j'essayai d'attraper sa main, et nous passâmes plusieurs minutes à se chercher et à se trouver... Nous nous trouvâmes si bien que nous finîmes par nous embrasser, et le gentleman, fair-play, choisît de prendre la photo à ce moment-là. Quelques instants après, nous nous décidâmes à séparer nos lèvres : je voulais récupérer tout de ce baiser, le plus beau que l'on ne m'avait jamais donné, et je regarda fixement le ladyboy en passant ma langue sur mes lèvres. Il se mit à rire, je ne comprenais pas, et il finît par m'avouer...que j'avais la langue verte ! Certes, ça a beau être une de mes couleurs préférées, elle n'était pas placée exactement au bon endroit et pas exactement au bon moment ! Une fraction de seconde me suffît pour comprendre quelle était la cause de ce trouble-fête : j'avais peu de temps avant un bonbon à la menthe... putain de colorant à la con ! Gênée, je me résolut à prendre bien la chose, je m'excusa en rigolant, je lui dis que j'allais dans la salle de bain pour nettoyer tout ça, puis avant de m'éclipser je lui tira une dernière fois la langue, pour le faire rire, et c'est ce qu'il fît. Quelques instants après, il me rejoignît dans la salle d'eau : il me parla de son groupe de rock, avec lequel il était actuellement en tournée, c'était d'ailleurs pour solliciter une aide financière pour ce même groupe qu'il était ici, mais il avait le pressentiment que ça ne durerait pas, il n'était pas encore si vieux ( moi je le trouvais plutôt jeune d'ailleurs ) et il voulait reprendre ses études, des fois que ça lui servirait un jour ; On lui avait fortement déconseillé la médecine et, bien qu'il avait toujours aimé jouer au docteur, il se résolut à ne pas faire une grande carrière médicale. Il allait me dire le type d'études qui lui plairait, mais quelqu'un le coupa : on l'appelait en bas. Il me jeta un regard vif et me dit “ excuse-moi ” avec un petit sourire. Lorsque je suis ressortie de la salle de bain, j'aperçus quelqu'un qui passait dans le couloir et je lui demandai où était le ladyboy ; Il me dit qu'il pique-niquait dehors avec le maître de maison, et d'autres invités. Je suis donc redescendue, et je m'arrêta en haut des marches devant la maison afin d'avoir une vue d'ensemble pour le chercher du regard : je l'aperçus à ma gauche, sous un arbre, et seul. Je vins m'installer sur sa serviette, et nous échangeâmes de nouveau un regard complice. Presque aussitôt il me donna une timbale, et il me demanda si je voulais du café : je lui répondis que oui. Alors, il me reprit la timbale, le temps de la remplir, puis il me demanda si je voulais du sucre ; De nouveau je lui répondis par l'affirmative, que j'en voulais un seul, et je remarqua qu'il avait un petit regard amusé : il m'expliqua alors qu'ici, parmi tous les invités etc., j'étais la seule avec lui à prendre du sucre : décidément, nous étions sans cesse marginalisés ( mais moi je n'arrive pas à boire mon café sans sucre ! ). Nous voulions discuter, mais nous n'y arrivâmes pas à cause du monde qui était autours de nous – la foule ne favorisait pas l'intimité ! -, et il arriva la meilleure de toute : le jardinier passa avec la tondeuse. Je glissa alors à l'oreille du ladyboy s'il pourrait m'apprendre l'anglais si on se revoyait – il m'avait confié un peu plus tôt qu'il était franco écossais et que, par conséquent il était parfaitement bilingue - , et de toute façon moi je comptais bien le revoir ! Il me demanda si j'avais tout de même déjà des bases ou s'il devait tout m'apprendre depuis le début ; Je lui répondis que je baragouinais un peu, quelques mots, et que ça je le faisais déjà mal. Nous continuâmes à discuter un peu, puis il s'excusa pour aller aux toilettes. Au bout de deux minutes il me manquait déjà horriblement, alors je pris la résolution d'aller le rejoindre. Lorsque j'entra dans la salle d'eau, il était en train de se laver les mains. Il leva les yeux, m'aperçut et me sourit. Je lui dis que j'avais envie de reprendre la conversation que nous avions tout à l'heure. Je lui dis que moi j'avais fait des études classiques, que j'avais déjà en poche un bac littéraire et que les sciences n'étaient sûrement pas pour moi, et tout le tralala, mais que ce genre d'études étaient plutôt ennuyeuses et que j'allais arrêter pour me reconvertir. Je lui dis que moi aussi j'avais entendu les mêmes choses péjoratives que lui sur la médecine. Il s'apprêta à sortir de la salle de bain, alors je lui demanda s'il rejoignait la bande de cons qui était dehors ; Il me répondit que sûrement que non, qu'il en avait assez de devoir se tenir “ docile ” – et sans doute pour rien – et que, comme il avait aperçu des chevaux en arrivant, il allait faire une ballade. Je lui répondis que c'était une idée super, que s'il acceptait ma compagnie je viendrais avec lui parce que j'adorais les chevaux et que j'avais fait de l'équitation pendant plusieurs années, bien que cela faisait un baille que je n'en avais pas refait, etc. Naturellement, ce qui me surprend d'ailleurs maintenant que j'y repense, nous nous prîmes la main et descendîmes les escaliers : nous nous retrouvâmes dehors devant ceux qui continuaient leur “ goûter ”. Le ladyboy demanda au propriétaire si l'on pouvait emprunter les deux chevaux qui se trouvaient dans le champ juste derrière, mais il répondit qu'il ne nous ferait certainement pas ce plaisir. Le ladyboy, furieux, me reprit par la main et nous partîmes par le petit chemin qui se trouvait à droite. Il portait de fines chaussettes blanches et moi j'étais pieds nus : nous avions ôté nos chaussures un peu plus tôt pour monter sur la serviette lors du “ goûter en plein air ”, et nous ne les avions pas remises. Le sol était froid, poussiéreux, et les cailloux qui jonchaient le chemin me faisaient mal aux pieds. Nous nous engageâmes dans un petit bois, où d'ailleurs se trouvaient les autres chevaux du propriétaire, et il me dit que même ceux qui enterrent les morts sont mille fois mieux que cette bande de cons. Je ne compris pas exactement ce qu'il voulait dire, mais j'acquiesçai d'un hochement de tête. Il était très énervé, et il me regardait fixement : en le voyant comme ça on aurait crû qu'il serait prêt à bondir sur quelqu'un et le frapper à mort, mais je voyais bien dans ses yeux qu'il se passait quelque chose, quelque chose de fort, de magique, d'inhabituel. Puis, un éclair traversa ses yeux ; Il devait repartir à quatre heures du matin mais il ne voulait plus partir, en tout cas pas sans moi. Il eut un élan et m'embrassa. Je lui dis qu'alors on avait qu'à partir, s'enfuir loin d'ici, et que tout le monde nous oublierait et que l'on pourrait enfin vivre. Mais il me dit que pour l'instant il ne pouvait pas quitter le groupe. Je lui dis alors qu'il n'avait qu'à me prendre avec lui en tournée, que je serais même prête à bosser pour lui, quitte à faire le ménage dans sa loge, etc. ; Il me répondis alors que j'étais malade, et que de toute façon s'il m'emmenait il ne me ferait certainement pas travailler. J'avais l'impression que nous étions soudainement pris d'un “ élan de passion ”, que plus rien ne pourrait nous arrêter. Il me dévorait du regard, et je faisais de même ; C'était un moment très fort, très beau, improbable et pourtant réel. Je fis alors le premier pas, et je lui avouai que j'avais envie de lui. Comme je le pressentais, ce sentiment était partagé : il retira sa veste, la posa à côté sur le sol, et je m'allongea dessus ... essoufflé sur moi, il me glissa à l'oreille qu'il m'aimait, et moi je lui répondis que je l'aimais encore plus fort, que je l'aimais à en mourir, et que s'il y avait un pont juste à côté je serais prête à m'y jeter pour lui sans le moindre regret : j'étais heureuse à en mourir. Il me répondit qu'il éprouvait exactement la même chose : nous nous regardâmes alors spontanément et simultanément ; Je pense que nous avons dû avoir la même idée. Nous nous relevâmes, nous rhabillâmes, et nous nous mîmes à courir sans plus nous arrêter ... jusqu'à ce qu'il y ait une fourche avec deux chemins ; Je lui dis que je voulais prendre celui de gauche, celui du c½ur, et parce que tout le monde devant une telle situation prenait celui de droite, et il ne fallait surtout pas que l'on nous retrouve. Nous nous engageâmes alors main dans la main dans le petit chemin sinueux, tout en continuant de courir. Nous finîmes par apercevoir le bord de la falaise ; Nos mains se serrèrent encore plus fort, si fort... Nous eûmes l'impression d'être libre, de voler comme les oiseaux ; Nous nous aimions à en mourir, on ne trouve la liberté que dans la mort... Putain, c'était vraiment une pure matinée !